L'amie non-retrouvée

  • Posté le : 15/04/2015
  • Par : MArie

En CE1 j'avais une super copine, elle s'appelait Colline.

(ok ce n'est pas son vrai nom mais ça rime).

Je ne me souviens pas de grand chose à son sujet. Nos parents se connaissaient donc évidemment quand elle a débarqué dans ma classe (elle n'avait pas fait son CP dans mon école), il était plus que naturel qu'elle devienne MA copine - paye ta logique implacable de gosse de 6 ans.

Je me souviens surtout qu'une fois je suis allée dormir chez elle. C'est un souvenir important probablement parce que c'est la seule preuve que j'ai de notre amitié. Dans ma tête. C'est aussi important parce que c'était la première fois que j'arrivais à dormir AILLEURS que dans mon lit, et ça relevait presque de l'exploit pour moi. Ce n'était pas faute d'avoir essayé chez la voisine, mais nos tentatives finissaient en général par la grande soeur ou le papa qui me ramenait en pleurant de l'autre côté du grillage vers 22h30. Glorieux.

Fidèle à mes habitudes, je n'avais pas trouvé le sommeil très vite, mais je ne pouvais pas pleurer car je ne connaissais pas particulièrement bien ses parents, et quelque chose me disait que sa mère, qui n'avait aucun point commun avec ma mère à part d'avoir été un amour de jeunesse de mon père (gossiiiiiip !), serait moins disposée à me ramener chez moi au milieu de la nuit. A 10 bornes. Je ne me souviens même pas du lendemain matin, du petit déjeuner ou de ce qu'on a pu faire. Je me souviens que son petit frère était un petit con, sa petite soeur était vraiment trop petite pour être intéressante, et nous... je ne sais pas ce qu'on était, je n'ai plus d'autre souvenir que la réussite d'une nuit chez elle.

D'une manière ou d'une autre, cette copine là est donc restée dans mon esprit liée à ce souvenir, avec une sensation globale de réussite et de franche camaraderie (une soirée pyjama c'est le graal de la petite fille dans les séries tv non ?!) mais la mémoire saturée de beaucoup, beaucoup de zones de flou. D'autant que cette même année de CE1, j'ai passé les 3 derniers mois en CE2 afin de sauter une classe et nous n'étions plus ensemble. L'année d'après (j'étais en CM1 du coup si vous suivez), je ne me souviens pas trop l'avoir revue dans la cour de l'école, possible qu'elle soit allée dans une école privée. Bref, c'était la fin de notre amitié. Quelques mois, à l'âge de 6 ans.

***

Des années plus tard, on devait avoir dans les 17 ans, je la retrouve par hasard dans les chiottes d'un bar au Touquet. Probablement légèrement pompette sur les bords à ce moment, j'ai un rush d'endorphines qui arrive direct du CE1 : non seulement l'effet de la coïncidence de dingues mais aussi le simple fait de la reconnaître 10 ans plus tard. Remplie d'espoir de retrouvailles bruyantes près d'un lavabo, je lui demande si c'est bien elle. Elle semble surprise qu'une inconnue l'appelle par son état civil, et pour la rassurer sur mon air complètement de ravie de la crèche, je lui dis qui je suis. Je m'attends à des effusions, des petits cris, des gloussements, et là j'ai droit à : "ah non je ne vois pas. La soeur de Ted ?" "Euh non c'est mon cousin". Descente en flèche de mon petit nuage.

Elle ne me remettait pas, je n'étais que déception, so much pour mes retrouvailles en fanfare. J'ai insisté un peu, expliqué d'où je venais, d'où on se connaissait, notre sleep-over indélébile. Rien, nada. Délébile après tout. Pire que rien-nada-délébile, la désagréable sensation qu'elle voulait surtout vite-vite fuir ces chiottes en espérant que personne ne nous ai vu ensemble. Pire que la déception, la gêne, teintée de honte de son côté mais pas de celle de ne pas me remettre, celle de PEUT-ÊTRE me connaître. Je l'ai laissée partir et suis allée retrouver mes amies pour nous mettre furieusement à l'envers et oublier cet échec cuisant. J'ai probablement marmonné un "une pétasse tout comme sa mère" mais personne n'a de preuves.

***

Fast forward en 2006 à Paris, soit 10 ans plus tard environ. Un pote m'incruste au mariage de son frère. Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi, et surtout je ne sais pas pourquoi j'y vais, avec d'autres amis incrustés aux aussi. Alors qu'on se goinfre au buffet en se disant que c'est un bien joli mariage avec sa thématique "noces funèbres" (nan mais vraiment) et quand même qu'est-ce-qu'on fout-là-la-mariée-ne-nous-connaît-même-pas, j'entends une voix rauque malgré tout familière, malgré les années, malgré le flou généralisé. Une blonde décolorée est là et discute avec un barbu en chemise hawaïenne (une thématique WTF me vient beaucoup plus naturellement à l'esprit pour ce mariage maintenant mais passons).

Mon instinct de survie en milieu hostile me dicte rapidement de ne pas réitérer l'expérience des chiottes 10 ans plus tôt. Au lieu d'aller vers elle, je cours sur mon ami Seb et lui dit "PUTAIN LA NENETTE LA ELLE ETAIT EN CE1 AVEC MOI C'EST OUF NON ?". Oui il FAUT que quelqu'un reconnaisse que c'est ouf et je sais par expérience que Seb le fera beaucoup mieux qu'elle. Je m'empresse donc de lui raconter ma dernière rencontre avec Colline au Touquet, et ce faisant je gesticule pas très discrètement dans sa direction, ce qui évidemment l'interpelle un peu sur les bords.

Pas le choix, je vais donc l'aborder. Même topo que 10 ans plus tôt, quasiment en m'excusant, attente de l'ignorance brutale, mais erreur, dans ses yeux s'allume une lumière d'intérêt. Bien sûr elle ne sait pas vraiment qui je suis et me demande à nouveau si je suis la soeur de mon cousin (nope, toujours pas), mais au moins elle a l'air contente et d'ailleurs viens-je-vais-te-présenter-mon-mec. Wow. On en a fait du chemin dans la civilité depuis les wc du Touquet.

Son mec est sympa, elle a l'air amoureuse, mais surtout elle a l'air plus amoureuse de la manière dont elle peut me jeter son concept de réussite à la gueule. A cette époque je vis dans un studio et je suis en train de monter une boîte, je bosse dans un service de petit-déjeuner dans un hôtel pour payer mon loyer, je suis célibataire et ça se voit, bref j'ai la classe internationale. Elle me raconte que son mec est pas très beau mais ils s'adorent, leur vie est trop géniale (en ces termes) et ils ont plein de fric c'est super (en ces termes aussi).

Bon super donc, mais alors qu'est-ce que tu fais de ta vie concrètement Colline ? Elle bosse dans les médias, elle gagne plein de fric c'est super. Je réalise vite que la conversation va devoir tourner court puisque toutes ces phrases commencent ou se terminent par "on gagne plein de fric c'est super" et que je ne sais absolument pas quoi répondre à ce genre d'argument. Dire qu'il n'y a pas de que l'argent dans la vie c'est une réflexion de pauvre pour quelqu'un comme elle non ? Lui dire que ce n'est pas comme si elle en avait jamais manqué c'est déplacé. Je ne sais absolument pas comment me positionner par rapport à ça, par rapport à elle.

Je m'attendais naïvement à raviver une mini-amitié d'école primaire, j'espérais sans doute des discussions de petites filles devenues grandes. "Alors as-tu jamais eu ce poney dont tu rêvais ?" "non mais je me suis pété la gueule plusieurs fois en cours d'équitation c'est presque pareil". Mais la vérité c'est qu'on n'avait ni l'une ni l'autre de souvenirs communs à déterrer, aucune fondation sur laquelle partir, on a du improviser et on était visiblement aussi nulle et mal à l'aise l'une que l'autre pour le faire. En tout cas moi j'étais nulle et mal à l'aise, elle elle avait plein de fric c'était super.

Je suis rentrée de ce mariage en bus de nuit, passablement alcoolisée et sonnée, j'ai d'ailleurs loupé mon arrêt et fait le voyage jusqu'au terminus, pour être réveillée par un inconnu, à qui j'ai fait la bise pour le remercier, avant de courir attraper le premier métro du bout de la ligne 3, dans une station de ville de banlieue non-identifiée. Deuxième rencontre, 2ème effet kiss cool donc.

***

L'autre jour, un petit 9 ans plus tard cette fois, je prend le train qui me ramène à Paris après être allée voir ma mère et dans le wagon de 1ère classe (j'ai du fric, c'est super !) une voix et un visage familier, again. Une allure savamment débraillée comme seule une parisienne en w.e sait le faire : jean boyfriend, cheveux (couleur naturelle cette fois) remontés en un habile chignon coiffé-décoiffé, hoodie gris chiné un peu trop grand ambiance "je l'ai pris dans la penderie de mon mec" et mini boots à talons. Toi t'es débraillée en boots à talons donc, mais bien sûûûr.

N'écoutant que mon courage, j'ai levé mes fesses de mon siège, enjambé mon mec et foncé me prendre une 3ème veste ? j'ai enfoncé mes écouteurs dans mes oreilles et commencé de la googler.

Cette époque a cela de formidable que je n'ai plus besoin de me sentir légèrement humiliée par sa dénégation globale de mon existence dans la sienne, ou simplement insultée par ses tentatives de m'en mettre plein la gueule avec son fric. Je te vois, tu ne me vois pas, j'ai des réponses à des questions aussi simples que "alors qu'est-ce que tu fais dans la vie ?" sans qu'une compétition s'installe avec… une parfaite inconnue somme toute.

J'esquive et je ne finis pas saoule de dépit avec mon beau souvenir d'enfance écrabouillé dans mes mains. Ma victoire, intacte, polie, policée par ce nouveau degré de sagesse. Et sa vie ouverte en onglets sur mon écran, des bribes de sa vie pour être exacte, des bribes inintéressantes et une photo d'elle à La Rochelle entourée de vieux mecs bedonnants. Un arrière goût de chemise hawaïenne me remonte, même avec internet je n'en sais pas beaucoup plus à son sujet que si elle m'avait dit que sa vie était super et qu'elle avait plein de fric.

Je croyais qu'en CE1 j'avais une super copine. En fait j'avais juste un super souvenir de soirée pyjama. 

Vivement dans 10 ans.



 

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